dimanche, 31 mai 2009

La femme poussin

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«La femme poussin blanche dit au revoir à Olivier. Olivier lui répondit de même et lui souhaita une agréable journée. Le tram continua sa course dans la fraicheur du matin.

Le soleil brillait sur le pelage des arbres et mettait tout le monde à l’aise.

Je regardais mon portable pour consulter l’heure. 8h16. J’étais rassuré, j’arriverais comme prévu à l’heure au travail. Olivier avait donné avant de sortir, le quotidien gratuit à la femme poussin. Elle sourit niaisement, et me regarda, « hihi, il est gentil ! »


Je souris poliment à mon tour et acquiesça de la tête ; elle avait déjà un physique de mère poule avec ses hanches très développées, mais elle était habillée avec goût.

Alors que je recommençais distraitement à fondre mon regard dans le paysage, elle s’affirma de nouveau ; « j’ai 22 ans ! ». Je la dévisageais, légèrement intimidé.

Elle s’adressait bien à moi. J’étais gêné, et mon cerveau se mit doucement en route pour établir une communication.

À gauche la thaïlandaise d’une cinquantaine d’année comptait sûrement les voitures et la brésilienne de 30 ans paraissait plongée dans ses pensées.

En face, la femme poussin me parlait, et malgré son oeil en désaccord avec l’autre et son air joyeusement niais, je reconnu en elle une plaisante fraîcheur de vivre. Elle devait sûrement être légèrement handicapée … mais il y avait en elle une innocente profondeur.

Une profondeur telle que cela me déstabilisa, comme l’apesanteur d’une planète nous fait sentir plus ou moins léger. En établissant la communication j’atterris sur sa planète où tous les objets flottaient.

Le journal dans les mains, elle me sourit délicatement et pointa du doigt la photographie d’un article stupide sur les plus grand chien du monde.

« Regarde le chien ! Il est beau ! » Elle s’exclama comme si elle chantait au premier rang d’une chorale d’enfants de 7 ans. Puis elle me fixa, étouffant un petit rire.

Du premier coup d’oeil, elle n’avait rien physiquement qui pouvait faire penser à son handicap. Elle n’était ni belle ni désagréable au regard.

Mon cerveau enfin actionna ma bouche. Il m’a semblé attendre plusieurs minutes avant que je lui réponde tout simplement ;

« Oui, il est beau ! »

Elle sortit encore une fois son petit sourire de satisfaction. « hihi ! »

Sous un ciel bleu smarties, le tram était devenu le transport des bisounours, les immeubles de Genève, des petites maisons dans la prairie et des chaumières de schtroumpfs.

« Oui il est beau ». En répondant de cette manière j’avais ouvert la porte de mon vaisseau spatial, et avait fait mes premiers pas sur sa singulière planète.

- vous Monsieur, vous avez un chien ? me lança-t-elle comme si nous étions en croisière.

- oui, fit-je d’une petite voix. J’ajoutais également qu’il avait de longs poils, mais je dus me répéter car elle n’avait pas entendu. Je parlais avec hésitation et à voix basse. J’étais toujours intimidé par les autres membres du tram qui ne voyageaient pas sur le même bateau.

- Il s’appelle comment votre chien ?

- Praline, souriais-je

- Ah ! C’est un joli nom !

Ensuite, après m’avoir demandé si mon chien aimait se baigner au lac et que je lui répondis « un peu »

elle se leva et se posta debout devant la porte.

Le tram des bisounours déteignit lentement et commença à perdre de ses couleurs.

Elle eut un regard vers moi avec ce sourire un peu stupide de s’apercevoir qu’elle s’était levée beaucoup trop tôt. Quelques minutes plus tard les portes s’ouvrirent, rafraichissant l’atmosphère d’un courant d’air bien réel.

La femme poussin gloussa puis me souhaita une très bonne journée, tout comme elle l’avait fait avec Olivier.

Elle partit.

Je m’assis en face, là où elle se trouvait quelques minutes plus tôt. Il n’y avait plus personne dans le wagon à part une vieille femme tout au fond. La thaïlandaise et la brésilienne s’étaient évaporées sans que je m’en rende compte.
Les rayons du soleil me chauffaient le visage. J’étais bien mais un peu déboussolé d’avoir rencontré la femme poussin blanche. Il émanait d’elle une telle sincère profondeur et cela d’une manière tellement simple !

Je me retournais de temps en temps pour voir si elle était bien descendue, et ne la voyant plus remonter aux prochains arrêts je fus aspiré par mes pensées jusqu’à l’atelier Humbert Droz, flottant encore dans cet étrange endroit dans lequel j’avais pénétré.